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Une tribune des Students For Liberty

Article initialement publié sur Contrepoints.

charlie hebdo credits pierre selim (licence creative commons)

Un choc. Quoi qu’on puisse en dire, ceci est le résultat des attentats de ces derniers jours en France, qui ont fait 17 morts. Si aujourd’hui il est le temps de l’émotion, il va falloir passer à celui de la réflexion, afin de tirer les conclusions nécessaires.

Dans la matinée du mercredi 7 janvier, deux hommes lourdement armés ont fait irruption dans les locaux du journal satirique Charlie Hebdo et ont assassiné plusieurs journalistes. Le journal avait déjà reçu de nombreuses menaces depuis la publication des caricatures de Mahomet en 2006, qui avaient provoqué un vif débat et une condamnation explicite de la part d’islamistes radicaux. L’hebdomadaire avait même fait l’objet d’un attentat en 2011, où ses locaux de rédaction avaient été partiellement incendiés. Cet attentat a profondément choqué de par sa violence et son caractère symbolique. En effet, il n’est rien d’autre qu’une attaque contre la liberté d’expression. Mais au-delà de l’émotion, quelques analyses s’imposent.

Le concept philosophique…

Effectivement, Charlie Hebdo a montré par le passé que ses articles et dessins ont pu choquer, blesser. D’ailleurs, Charlie Hebdo a été l’instrument de ces étatistes qui ont essayé, en vain, d’utiliser la censure. Ce symptôme doit apparaître comme celui d’une société malade. Celle d’une France prête à accepter que l’appareil étatique puisse, par la simple volonté collective ou d’une bureaucratie aux ordres, faire taire la parole de certains.

La liberté d’expression est l’un des fondements de nos sociétés modernes et permet à chaque individu de s’exprimer sans craindre la censure. Aucun individu, aucun groupe, aucun État n’est légitime à restreindre cette liberté. La liberté d’expression est un droit parce que la liberté est un droit. Ce droit ne provient pas de la loi positive édictée par l’État mais trouve ses racines ailleurs : dans le droit naturel.

Le droit naturel moderne est issu d’une longue tradition de penseurs, et ce depuis le XVIIIe siècle. Des philosophes français des Lumières à John Locke, tous défendent un principe simple : l’Homme naît libre et doit demeurer libre. Il possède des droits naturels (inhérents à sa nature) et inaliénables. Ces droits découlent d’une analyse rationnelle de la nature humaine : l’Homme est propriétaire de lui-même. De là, on peut définir des règles de juste conduite qui permettent de garantir ces droits et de bien vivre en société : ne pas voler, ne pas tuer, etc. Le rôle de l’État est alors de garantir et protéger ces droits.

La liberté d’expression est, pour sûr, un facteur d’évolution, que cela soit dans la presse, dans la peinture ou encore le cinéma. Elle a de tout temps permis de s’attaquer aux maux de notre société en dénonçant les abus du pouvoir en place, les injustices. En permettant à chacun de critiquer, de dénoncer, la liberté d’expression incite au débat et fait progresser la société.

Et la réalité française…

Students-For-LibertySeulement, d’autres événements, dont l’un évoqué ci-dessus, nous montre que ce raisonnement, ce droit, n’est pas valable pour tous. Dieudonné, Soral, Zemmour : autant de personnes controversées qui ont subi beaucoup de menaces de censure. Pourtant, si la liberté d’expression doit être acceptée comme un droit universel, alors il faut accepter que tous les individus, y compris eux, puissent s’exprimer. Ce qui est encore plus dommageable, c’est bien que des personnes défilant sous le slogan #JeSuisCharlie soient en faveur de cette liberté d’expression à géométrie variable.

Les censeurs sont les premiers à ne pas avoir compris le principe même de la liberté d’expression. Sinon, face à des personnes aux propos douteux, ils seraient les premiers à utiliser la parole et le débat pour combattre ces personnes. C’est aussi ça, le principe de la démocratie.

En exemple, illustrons cela avec un raisonnement par l’absurde. Prenons une société où tout propos appelant à la paix et à la tolérance est réprimé par une majorité raciste et totalitaire (pas si imaginaire en fait…). Dans cette société, les personnes censurées seraient les premières à appeler à la liberté d’expression. Et pour cause, elles auraient raison. Pourquoi l’inverse ne serait-il pas valable ? La plupart des réponses auraient pour contre-argument les arguments évoqués ci-dessus. Alors, peut-être pour la morale ? Mais dans notre société, il n’y a pas de morale unanime, sinon nous agirions tous de la même manière. Il y a seulement des valeurs morales individuelles. Au mieux, vous aurez des individus d’accord entre eux sur certains points de la morale. De plus, l’État n’a pas vocation à être un « agent moral ». Si nous acceptons le principe que l’État doit défendre nos droits, celui-ci ne doit pas agir en tant que « police de la pensée ». Et si nous reprenons l’exemple de la société raciste et totalitaire, et bien la morale de cette société serait de punir ce qui dans notre société est moralement acceptable pour la majorité.

Ce qu’il faut bien comprendre, c’est que si la liberté d’expression ne consiste qu’à autoriser les propos que la majorité décrète comme acceptables, celle-ci perd son essence même, car quel intérêt à la liberté d’expression, sinon que de permettre à des opinions dissonantes de s’exprimer ? C’est le sens de la citation suivante, faussement attribuée à Voltaire : « Je ne suis pas d’accord avec ce que vous dites, mais je me battrai jusqu’à la mort pour que vous ayez le droit de le dire. »

D’autant que la meilleure arme contre les excès de la liberté d’expression est la liberté d’expression elle-même : l’usage de la raison, l’humour, le ridicule permettent aux individus d’exposer au grand jour les idées qu’ils considèrent révoltantes et de les combattre, bien mieux qu’une loi qui n’empêchera de toute façon personne de penser.

Le combat pour la liberté est un combat de tous les jours : il est regrettable qu’il faille qu’un tel drame humain se produise pour qu’autant de personnes se sensibilisent à la question. L’érosion de nos libertés ne date pas d’aujourd’hui : les multiples lois restreignant la liberté d’expression, et votées au fil des années, comme la loi Pleven (contre la discrimination, votée en 1972), la loi Gayssot (contre les propos racistes et antisémites, votée en 1990) en sont des exemples connus. Que les choses soient claires : nous dénonçons de tels propos autant que nous dénonçons la nature de ces lois : seulement, comme nous l’avons dit plus haut, interdire la bêtise ne la fera pas disparaître. Ce sont les individus, la société civile, autrement dit nous tous, qui devons lutter contre ces propos, autant que nous devons défendre la liberté d’autrui à émettre de tels propos. Comme le disait très justement Ayn Rand, philosophe et romancière du XXe siècle, « Les idées nauséabondes ne sont dangereuses qu’en l’absence d’hommes pour en défendre de meilleures. » D’autant que ces lois peuvent empêcher la recherche de la vérité : si les lois mémorielles avaient existé en 1960, jamais les historiens n’auraient pu prouver que le massacre de Katyn avait été perpétré par les Soviétiques et non par les Nazis.

De la même façon, peu de voix se sont élevées pour protester contre la loi de programmation militaire (LPM) et plus particulièrement l’article 20, dont le décret d’application a été publié le 24 décembre 2014, à la faveur des fêtes de Noël. Ce texte prévoit un accès très vaste des services de l’État aux télécommunications (téléphone, SMS, Internet, etc.) des Français, et à toutes les informations qui transitent par les réseaux nationaux. La nature des données pouvant être collectées est très large et le contrôle démocratique est pour ainsi dire inexistant : les archives sont supprimées au bout de 3 ans, rendant tout contrôle a posteriori par la justice impossible, et la Commission nationale de contrôle des interceptions de sécurité (CNCIS) n’est dotée d’aucun réel pouvoir de sanction et ne peut pas alerter la justice en cas de manquement sur un dossier couvert par le secret de la défense nationale.

Cette loi, de même que celle prévoyant le blocage administratif de sites faisant l’apologie du terrorisme – qui n’est rien d’autre qu’un pas en avant vers la censure d’Internet – constitue une atteinte potentielle très grave à la vie privée et à la liberté d’expression. Si vous êtes bien Charlie, vous vous devez de dénoncer ces attaques contre la liberté avec la même vigueur que vous avez pu défendre la liberté de presse et la liberté d’expression.

La récupération politique : quand nos dirigeants ne savent pas se taire

charlie hebdo rené le honzecCela ne vous a sûrement pas échappé : si l’union nationale a été décrétée, certains essayent malgré tout de se faire une légère publicité. Pour l’occasion, un prix devrait être décerné à Nicolas Dupont-Aignan, ainsi qu’à Marine Le Pen. Cette dernière qui n’a d’ailleurs pas été invitée à la manifestation de dimanche. D’un côté, ceci n’est pas responsable de la part des organisateurs : le Front National représente une partie des Français qui avaient le droit à leurs représentants dans cette manifestation. Le FN pouvant se présenter à des élections, il est républicain. Et madame Hidalgo n’a pas à décréter le contraire. Julien Dray n’a pas non plus à dire qui doit être invité ou non par pure opposition idéologique.

Cependant, Marine Le Pen n’a pas eu la bonne attitude lors de ces jours de deuil national : référendum sur la peine de mort, répétition du discours habituel de son parti, tweet de son père avec une photo où sont inscrits les mots « Keep Calm and Vote Le Pen »… En résumé, elle n’a pas fait comprendre qu’elle souhaitait rendre hommage aux 17 morts des dernières attaques. Claude Bartolone a répondu avec justesse : « Nous n’envoyons pas de faire-part pour faire la résistance. ». Si Madame Le Pen, au-delà de toute considération politique, souhaitait réellement respecter la mémoire des morts, elle pouvait le faire, pour son honneur personnel.

Même dans des moments aussi difficiles, nos politiques ne sont pas capables, un seul instant, de se taire au profit de la mémoire. Même ce respect, ils ne souhaitent pas l’offrir.

En essayant de récupérer ce drame, les hommes politiques créent des tensions inutiles. Pourquoi d’ailleurs vouloir à tout prix organiser une « marche républicaine », alors que des mouvements de soutien rassemblant des dizaines de milliers de personnes se sont organisés spontanément ? Quand l’État veut organiser l’unité, il divise.

La tentation de la dérive sécuritaire

Devant un tel acte terroriste, il est normal de se poser la question suivante : qu’aurait-on pu faire pour éviter ça ? Et c’est à ce stade que nous nous devons d’être extrêmement vigilants quant aux mesures à adopter.

Quand certains politiques proposent un référendum sur la peine de mort, ou demandent la fermeture de l’espace Schengen, cela constitue également une attaque contre nos libertés. Le droit de vie et de mort sur autrui est un pouvoir trop grand pour être confié à un État et constitue une violation du droit à la vie (qui sommes-nous d’ailleurs pour dire que quelqu’un mérite de mourir ou non ?), et les nombreuses erreurs judiciaires impossibles à réparer (comme aux États-Unis où des personnes condamnées à la peine capitale et exécutées furent déclarées innocentes des années après) sont autant de preuves que la peine de mort ne constitue jamais une solution. La fermeture de nos frontières et la restriction de l’immigration libre constitue une violation claire de la liberté des millions d’individus n’ayant commis aucun crime.

Suite aux attaques terroristes du World Trade Center le 11 septembre 2001 aux États-Unis, le Congrès a voté une loi antiterroriste, le « Patriot Act », qui est toujours en application aujourd’hui et permet au gouvernement des États-Unis de détenir sans limite et sans inculpation de la justice toute personne soupçonnée d’acte terroriste. Cette loi permet également aux services de renseignement d’accéder aux données informatiques détenues par les particuliers et les entreprises, sans autorisation préalable et sans en informer les utilisateurs. Cette loi constitue une atteinte profonde à la vie privée, la liberté d’expression et à la liberté individuelle en général, et a été dénoncée pour son caractère liberticide.

Si nous faisons ces observations, c’est parce qu’il faut bien comprendre que nous ne devons en aucun cas sacrifier notre liberté au profit de davantage de sécurité. Le risque zéro n’existe pas et il existera toujours des « méchants ». Si nous voulions vivre dans une société où le risque est nul, cela se ferait au prix de la perte de l’ensemble de nos libertés, car tout et tout le monde serait surveillé en permanence. On saisit aisément les dérives qu’un tel système engendrerait, et d’ailleurs les exemples historiques récents ne manquent pas. Voulons-nous vivre dans une société orwellienne pour nous sentir en sécurité ? D’autant que les véritables criminels trouvent toujours un moyen de contourner ce genre de dispositifs. Ceux qui s’y retrouvent finalement pris au piège sont les individus honnêtes.

Certains n’ont pas manqué de pointer les défaillances de l’État suite à l’attentat : les auteurs avaient déjà été condamnés et étaient connus de la justice. Mais pouvions-nous éviter ce drame sans violer la présomption d’innocence ? Ce n’est pas parce qu’un individu commet un acte puni par la loi et purge une peine de prison qu’il doit être surveillé ou carrément emprisonné de manière « préventive ».

Comme l’a rappelé très justement Robert Badinter (connu pour son combat contre la peine de mort) : « Ce n’est pas par des lois et des juridictions d’exception qu’on défend la liberté contre ses ennemis. Ce serait là un piège que l’histoire a déjà tendu aux démocraties. Celles qui y ont cédé n’ont rien gagné en efficacité répressive, mais beaucoup perdu en termes de liberté et parfois d’honneur. »

La conclusion de tout cela est qu’il ne faut pas seulement s’indigner. Ou alors, l’indignation doit passer obligatoirement par une réflexion philosophique de ce qu’il va suivre. La solidarité mise en place démontre une grande capacité des individus à prendre en main leur destin. La manifestation de dimanche est l’une des plus belles preuves que la France n’est pas encore totalement divisée et que les Français ont à cœur de défendre leur liberté. Et il faut se mobiliser pour tous ces innocents tombés. Mais, ne faisons pas les erreurs du passé. Si nous nous battons aujourd’hui pour la liberté, ce combat ne doit pas cesser demain.

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