tribune Le Figaro

Par Frédéric Jollien.

Article initialement publié sur Contrepoints.

révolution industrielle credits JR James archives (licence creative commons)

Ce dernier épisode de la série « Capitalisme » est la conclusion et la perspective de changement désirée par les auteurs de la série. L’épisode met en avant les problèmes soulevés par le capitalisme et les raisons pour lesquelles il ne fonctionnerait pas. La vie et l’oeuvre de Karl Polanyi sont mises en exergue et dressent un portrait d’un auteur soi-disant visionnaire.

Nous remarquons à nouveau l’honnêteté et la rigueur intellectuelle de la démarche en invitant exclusivement des partisans de l’étatisme. Le collectif libéral réuni pour l’occasion a décidé de démentir ces propos honteusement irrationnels et d’un manque de probité intellectuelle flagrant.

Cliché 1 : L’économie de marché contre la société

Benjamin Constant (image libre de droits)L’émission ressort la sempiternelle accusation : « Le capitalisme a déconnecté l’économie de la vie sociale et il a transformé la société pour servir l’économie » Qu’est-ce qu’on entend par « la société » ? Qui est ce marché ou cette économie qui se dresseraient contre « la société » ? On ne peut faire un débat critique sans déterminer clairement les termes que l’on utilise. On essaie d’utiliser des termes vagues pour essayer de dresser un bouc-émissaire fantasmé. Il n’y a rien de rationnel dans ces déclarations.

Une seule citation de l’émission pourra nous éclairer sur la vision philosophique qu’elle souhaite mettre en avant :

« Le capitalisme prend en compte l’individu et non la société dans son ensemble. »

On touche effectivement au coeur du problème qui différencie clairement les étatistes, socialistes et autres constructivistes sociaux des libéraux. La vision holistique s’oppose à l’individualisme méthodologique. La vision holistique en politique est le fait d’affirmer la supériorité du tout sur la partie.

Cette idée est partagée par de nombreux penseurs comme Auguste Comte, Pierre Bourdieu ou encore Émile Durkheim (avec des nuances notables) et domine encore aujourd’hui la sociologie moderne (comme en témoignent les sociologues interrogés par l’émission). Benjamin Constant dans son discours à l’Athénée royal, en 1819, avait déjà dressé un portrait saisissant du holisme en le comparant à ce qu’il nommait « la liberté des Anciens ». Il revendiquait, en opposition, la « liberté des Modernes » qui affirmait le droit à la jouissance paisible de l’indépendance privée.

L’école du holisme méthodologique conçoit les faits sociaux comme des choses, indépendamment de leurs auteurs. L’individu est le produit du tout auquel il appartient, il est secondaire dans l’analyse et la compréhension des faits sociaux.

En opposition à cette école de pensée, l’individualisme méthodologique décrit la société comme une conséquence des actions individuelles. Cela ne veut pas dire que l’environnement n’influence pas sur les choix et les actions des individus. L’individu est doté d’une autonomie variable selon l’environnement dans lequel il se trouve. C’est un agent intentionnel, doté de sa propre raison, capable de placer les données extérieures sous le contrôle de sa conscience. Dans le Dictionnaire critique de la sociologie, Raymond Boudon indique que « ces contraintes extérieures délimitent le champ du possible, non le champ du réel ».

On ne peut pas penser la société comme une représentation diaphane détachée des intentions, des désirs, des valeurs des individus qui la compose et en font sa complexité et sa variété. Car si les individus n’ont pas le droit de déterminer ce qui est bon pour eux, qui doit le faire à leur place ? Une majorité d’entre eux ? Des délégués élus pour penser et choisir à leur place ? La société n’a aucune intention propre. Elle n’est dotée d’aucune pensée. Elle n’existe qu’à travers ses individus.

Si vous penchez pour cette vision de délégation du pouvoir ou de la supériorité de la majorité, en quoi la décision de ce groupe plus restreint d’individus pourrait être perçue comme la décision de la « société » ?

Comme l’indiquait Hayek, l’erreur caractéristique des constructivistes est qu’ils fondent leurs raisonnements sur l’illusion synoptique, c’est-à-dire sur cette fiction que tous les faits à prendre en considération sont présents à l’esprit d’un même individu et qu’il est possible d’édifier, à partir de cette connaissance des données réelles du détail, un ordre social désirable.

Il s’agit en réalité de l’utilisation de la force pour contredire les choix de la société. Le marché est une manifestation réelle et volontaire de la société. L’économie n’est pas une conspiration d’une minorité pour exploiter les individus et les influencer ; c’est la résultante des choix individuels dûment consentis par les acteurs de la société. Le marché est un jeu de séduction, de choix et de liberté. L’imposition étatique est au contraire une négation de la société. Diriger les individus est une volonté de construire artificiellement la société en niant les volontés de changement ou de conservation de la population. L’économie n’est coupée de sa base sociale que si certains s’arrogent le droit de la diriger par la force. C’est ce qui se passe actuellement dans nos socio-démocraties modernes où la politique monétaire détermine les choix financiers, où les décisions de consommation sont influencées par les taxes, subventions et interdictions dressés par les gouvernements, souvent influencés par des corporations, et où l’impôt sert avant tout à diriger le pouvoir économique des individus vers ceux qui ont le plus de capacités à convaincre les élus.

Évidemment, à ce jeu là, les sociétés ayant un fort capital économique partent avec un avantage pour convaincre les gouvernants. Mais les libéraux au lieu de blâmer le joueur partant avec quelques cases d’avance, blâment le jeu en lui-même ! Au lieu de crier sur les bénéficiaires du système et de tenter de les définir par une généralisation abusive qui permet une meilleure agrégation collective contre eux, il s’agirait plutôt de comprendre réellement le système, de questionner ses prémisses et d’identifier les droits fondamentaux qui doivent constituer les bases de nos sociétés.

Non, ce ne sont pas les grandes entreprises qui dictent forcément la société. Parfois ce sont des syndicats, des groupes de pression eugénistes, hygiénistes ou écologistes. Le lobbyisme n’est pas qu’une histoire d’argent, il est avant tout une histoire de séduction. Le formatage des idées est une arme bien plus puissante pour un lobbyiste confirmé. Dans cet art là, les mouvements de protestation de gauche sociale comme de droite conservatrice font clairement une concurrence de poids face aux corporatistes économiques. La réalité est qu’ils sont les faces d’une même pièce.

Cliché 2 : Le capitalisme c’est « consommer plus »

keynes-vs.-hayek1Je relève qu’après avoir fait l’apologie de John Maynard Keynes dans l’épisode précédent, apôtre de la relance par la dépense et du consumérisme subventionné ; ARTE désigne le capitalisme comme une idéologie « consumériste ».

Peu de cas est fait de la pensée d’Hayek, auparavant désigné comme le défenseur du capitalisme libéral, qui justement s’opposait à l’encouragement étatique à l’endettement pour relancer la consommation. Il expliquait avec force les valeurs essentielles de l’épargne dans l’économie et sa fonction clé comme amélioration vitale pour les personnes les plus vulnérables. De nouveau, on peut douter que les journalistes aient cherché à comprendre les auteurs qu’ils critiquent.

Il est tout à fait faux que le capitalisme pousse, en soit, à la consommation. Le choix de consommer appartient aux individus et la coercition étatique est le véritable ennemi que les anti-consuméristes devraient combattre. Chaque fois qu’un budget est donné à une activité publique, celle-ci met un point d’honneur à dépenser la totalité du budget sans rechercher particulièrement à effectuer des optimisations économiques. Pire encore, on constate constamment la tentative de chaque entreprise publique de transgresser leur budget pour justifier des hausses. L’absence de véritable responsabilité est la source du problème. L’étatisme est le premier fléau contre l’économie des biens et est responsable d’une quantité de gaspillage.

Cliché 2 : Les dettes privées affament les peuples

La dette, ce Belzébuth moderne fantasmé par les socialistes, semble être coupable de toutes les exploitations et toutes les crises humaines. Voyons voir l’argumentation de l’émission :

La dette n’aurait naturellement et historiquement pas été traitée de la même manière qu’aujourd’hui. À Babylone, les trouvailles historiques nous indiquent que les échanges économiques avaient lieu avec une intervention massive du gouvernement et que celui-ci était le seul fournisseur d’emprunt. Parfois, il décidait de retirer à certains individus leur dette pour éviter de les voir perdre trop d’argent. Par ces faits, Polanyi conclut que la société et sa production économique était plutôt l’affaire de normes sociales et que la dette devait être traitée selon des décisions démocratiques.

Ce n’est que bien plus tard que la dette privée intervient. Dans l’émission, un sociologue déclare : « Rome a été la première économie antique à ne pas annuler les dettes. Par conséquent au 2ème siècle, un quart de la population romaine était réduite en esclavage et en servitude. » Pourtant, on apprend que le mal arrive, selon Karl Polianyi, au 19ème siècle avec le libre-échange ! Le travail, les terres et l’argent auraient été transformés en marchandise à ce moment-là.

Notons que dans les émissions précédentes, il est plusieurs fois fait mention du libre-échange des siècles précédents. Rappelez-vous, lors du premier épisode, c’était la découverte des Amériques qui aurait été le déclencheur du capitalisme.

En conclusion, la dette privée serait responsable de mettre en esclavage les hommes car une dette est un contrat entre deux personnes égales au départ mais qui ne sont plus égales tant que l’une n’a pas remboursé l’autre. Ça semble clair non ? Eh bien non…

Devoir quelque chose à quelqu’un ne signifie pas être « esclave » de l’autre. Il ne peut avoir de droit sur mon corps et ma production sur quelque chose de plus élevé que ce que j’ai volontairement conclu avec lui. Cette confusion entre la relation contractuelle et l’esclave est atterrante.

Le problème n’est pas la dette privée. Un contrat de dette est avant tout un risque volontaire que prend un individu ou un regroupement d’individus, pour élever leurs moyens économiques. Le but peut être de différentes natures : améliorer sa production, répondre à un problème momentané ou combler des désirs. Il y a des choix évidemment meilleurs que d’autres et c’est à chacun d’entre nous de les trouver et d’y réfléchir. On ne peut retirer cependant cette possibilité naturelle de coopérer les uns avec les autres. L’endettement peut donc être bénéfique ou négatif selon la manière dont il est utilisé. Interdire l’endettement est évidemment dramatique car cela prive les individus de la possibilité de s’entre-aider et de fournir des biens accumulés à autrui afin qu’ils puissent améliorer leur situation et se rendre plus productifs.

Venons-en à l’endettement public. A priori, il s’agit exactement du même principe… Normalement, l’endettement public devrait être réservé à des postes d’investissements rentables (qui aident à générer de la croissance économique) et non pour financer les dépenses courantes. Cependant, selon la vision keynésienne (et celle de l’émission) la dette publique est une dette « que l’on se doit à soi-même » et n’est donc pas comparable à la dette privée.

Cette vision avait déjà été réfutée par David Hume en son temps. Comme l’explique James Buchanan, c’est à cause de l’illusion entretenue par la comptabilité nationale et son approche holistique que les effets réels du remboursement de la dette publique restent masqués. Il est vrai que les débits des uns sont compensés par les crédits des autres au niveau national mais cela importe peu car des transferts imposés prennent place entre les individus et les ménages ce qui affecte la structure de la production, de la consommation et de l’épargne. La théorie des choix publics que Buchanan a développée montre également que les ressources retirées par l’État sont allouées selon des critères avant tout politiques et donc pas forcément productifs.

Contrairement à ce que pensait Keynes, on observe que les pays fortement endettés au 21ème siècle ont une croissance nettement inférieure à celle des pays plus prudents. L’équilibre budgétaire, abandonné par la plupart des pays occidentaux (depuis 1974 en France), n’a pas prouvé qu’il était pertinent dans l’amélioration économique.

La différence entre l’endettement privé et public est que la responsabilité est transférée à ce qu’on nomme « la société ». Un petit groupe d’individus ayant fait de belles promesses à la « société », sous l’influence ou non des lobbys, choisissent de définir les besoins du peuple et d’en reporter le prix sur eux ou, car évidemment plus supportable pour leurs électeurs, sur la génération suivante.

Là ou l’endettement privé est une affaire de responsabilité personnelle et de choix individuels libres, l’endettement public est une déresponsabilisation permanente reportée par la violence sur une population asservie ainsi qu’à sa descendance. Le seul moyen de sortir de cette responsabilité… est de voter avec les pieds.

La privatisation, la vente des biens de l’État et la baisse des prestations n’est PAS une marche vers le capitalisme. C’est une tentative désespérée des gouvernants de sauver l’État, leurs promesses et leurs illusions.

Et si on refusait de payer les dettes ? C’est une solution envisageable, mais alors l’État ne pourrait pas garantir toutes les belles promesses qu’ils ont faites et il est bien probable que sa légitimité soit complètement perdue dans la tête des citoyens. C’est une solution qui est d’ailleurs envisagée par les libéraux.

Il ne restera à l’État qu’une seule solution : trouver un bouc-émissaire et espérer que la colère populaire s’abattra sur lui plutôt que sur eux.

Cliché 3 : Le marché contre la démocratie

David Hume (Image libre de droits)Selon l’émission, il y a une contradiction entre la démocratie et le capitalisme. La finance prendrait les processus politiques en otage car les politiciens sont impuissants face au marché. L’économie devrait être contrôlée car elle ne doit pas déterminer les aspects de la vie sociale. La politique devrait être maîtresse de l’économie et non l’inverse.

C’est à nouveau symptomatique des limites de l’analyse. En effet, la politique ne peut déterminer les lois de l’économie comme elle ne peut pas changer les lois de la physique. Essayer de lancer une balle en l’air en augmentant sa puissance n’empêchera pas l’apesanteur de continuer à s’appliquer.

La politique prend des décisions populistes et irrationnelles à des fins électorales mais évidemment avec de bonnes intentions affichées (collectivisation de tous les frais médicaux, de l’éducation, de pans entiers de services ou de productions, etc.) puis réalise, tout à coup, que ses moyens ne sont plus à la hauteur de ses promesses. Elle augmente alors les taxes et les impôts, s’endette ou pratique l’inflation, puis s’aperçoit que la production baisse et que ses prélèvements perdent toujours plus de leur importance.

À nouveau, le véritable « pouvoir au peuple », au fondement de la démocratie, ne peut s’exprimer que lorsqu’on demande à chacun d’avoir liberté et pouvoir sur ses biens légitimes. Si certains se dressent au-dessus des autres ou si des minorités peuvent imposer leur vision à la majorité, on ne peut pas parler de « démocratie » mais plutôt de violence et d’agression qui ne devraient plus être tolérées dans une société civilisée.

Le marché n’est donc pas en opposition avec la démocratie. Il est la résultante des décisions de chacun. Les politiques, en voulant s’opposer au « marché », s’opposent en réalité aux décisions volontaires des gens. La réduction du soi-disant « pouvoir du marché » est en réalité la soumission des individus à l’arbitraire de l’État et la soustraction de leurs libertés individuelles.

Conclusion 

Là où l’émission décrit le commerce et les échanges économiques comme de l’oppression, les libéraux indiquent que c’est la violence et la coercition envers les individus qui sont de l’oppression.

Il y a évidemment des gens violents, des voleurs, des tueurs et des gangs de brigands qui sévissent dans nos sociétés. Mais une des coercitions les plus graves est celle qui s’arroge un statut de légitimité et échappe à la justice. C’est celle qui réussit à convaincre ses victimes que sa violence est juste et salvatrice afin que celles-ci ne se défendent pas.

Cette série en est l’exemple le plus frappant. De nombreux cas d’asservissement sont évoqués mais les solutions proposées reviennent simplement à en augmenter le nombre. Les causes essentielles sont oubliées et le Salut est toujours à attendre d’un gouvernement central, un planificateur et d’une théorie constructiviste.

Je terminerai avec cette citation de François Guillaumat 
« La redistribution politique doit toujours échouer dans ses objectifs ; il n’en existe aucune forme, aucun avatar qui puisse jamais réussir parce que les lois naturelles de l’économie ne le permettent pas :
 ce sont les lois de l’incidence fiscale et de la protection effective qui déterminent la redistribution brute,
 et c’est l’incertitude et elle seule qui détermine la redistribution nette.

En d’autres termes, les hommes de l’État ne peuvent que rarement décider qui sera enrichi ou appauvri par leurs vols et leurs distributions du butin et, compte tenu de ce qu’on doit pseudo-investir dans la politique pour obtenir une part de ce butin ou se défendre contre ces vols, ils ne peuvent jamais décider qui profitera de leurs politiques quelles qu’elles soient.

L »impuissance du politique ne tient donc pas à ce que les hommes de l’État auraient renoncé à leurs agressions criminelles contre le peuple, comme le croient les victimes de la Folie Française ; elle tient à ce que les lois universelles de l’économie condamnent toutes leurs interventions à l’échec.

Bien entendu, cela fait deux siècles que les économistes le savent :
 on ne devient pas libéral parce qu’on a pris au sérieux le principe libéral du « tu ne voleras pas », mais parce qu’on s’est rendu compte que la Violence Impunie des hommes de l’État non seulement est destructrice mais, comme les autres crimes, ne paie pas. »

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