tribune Le Figaro

Ne pas reconnaître au capitalisme et au libre-échange l’incroyable pacification et la prospérité qu’ils ont engendrées relève soit de l’obscurantisme, soit de la malhonnêteté. Analyse critique de l’épisode 3 de la série documentaire « Capitalisme » diffusée par Arte : « Ricardo et Malthus, vous avez dit liberté ? ».  Initialement publié sur Contrepoints le 1er novembre 2014.

Par Paul Laurent [*]

Enfer Dante credits malavoda (licence creative commons)

Le troisième volet de la série d’Arte, intitulé « Ricardo et Malthus, vous avez dit liberté ? », fut l’occasion d’une balade dans les champs de maïs mexicains, les usines désaffectées de General Motors à Flint, les marchés urbains de Haïti, les faubourgs ghanéens, autant de témoins des « conséquences catastrophiques » du libre-échange à l’échelle du monde. Le tout étayé par les interventions de tout un panel d’économistes, anthropologues, sociologues qui parviennent prodigieusement à s’entendre sur le sujet. Le grand coupable désigné, l’économiste britannique David Ricardo et sa célèbre théorie des avantages comparatifs, grossière justification scientifique pour l’exploitation de travailleurs pauvres et le chômage de masse. Après visionnage, quelques points méritent tout de même d’être contrebalancés.

Tout d’abord, il est une chose élémentaire que le reportage ne prend pas la peine de mentionner : le libre-échange est un incroyable vecteur de paix, de prospérité et de diffusion du progrès technique, des valeurs et des cultures. Il place l’entente et la coopération au cœur des relations bilatérales au contraire des mesures protectionnistes, facteurs d’hostilité croissante et de repli sur soi (cf. processus de Richardson). La littérature sur le sujet est particulièrement dense. À ceux qui préfèrent mettre en exergue le rôle moteur des régimes démocratiques dans le processus de paix, je vous invite à consulter l’étude du Professeur Patrick J. McDonald (Université du Texas) « Peace through Trade of Free Trade? ». Il en ressort que la réduction des protections douanières est bien plus efficace que la démocratie pour promouvoir la paix.

Revenons à présent sur le reportage de la chaîne franco-allemande. Difficile de revenir sur tous les points scabreux et les raisonnements fallacieux qu’égraine le réalisateur, j’ai dû me résoudre à en retenir trois qui à mon sens imposent une clarification.

Trois points qui demandent d’être clarifiés

NPG L241; David Ricardo by Thomas Phillips

1. Tout d’abord, Arte s’évertue à mettre en lumière une vieille antienne marxiste à savoir que l’impérialisme serait une conséquence nécessaire du capitalisme. Le « vernis » scientifique et libéral du libre-échange ne ferait que voiler le rapport de domination brutal imposé par les canons des puissances occidentales (guerre de l’opium en Chine). Cette affirmation est trompeuse : d’abord, la volonté de s’enrichir par la violence au détriment des autres est propre à toutes les époques et tous les systèmes économiques, c’est même la cause principale des guerres entre pays. L’imputer au capitalisme est donc déjà réducteur. Mais surtout, le capitalisme, par sa nature, veut justement enlever le contrôle de l’économie des mains de l’État pour faire des entrepreneurs privés les acteurs du libre-échange mondial. Contre toute logique guerrière, il a besoin de la paix pour la mise en œuvre des échanges et de la division du travail. Dans sa logique « pure », le capitalisme se passe de quelconques frontières ; ce sont les barrières étatiques qui exacerbent les passions et engendrent les conflits de territoires. En cela, le capitalisme s’oppose radicalement à l’impérialisme, choix politique bien plus que phénomène économique, et encore moins nécessité (presque mystique) du capitalisme. Cette idée est remarquablement démontrée dans l’ouvrage Capitalisme et Impérialisme de Wilhelm Röpke.

2. Ensuite, le reportage affirme la caducité de la théorie des avantages comparatifs. En filigrane apparaît ce que Krugman (qui n’est pourtant pas connu pour ses aspirations « ultralibérales ») appelle la « théorie pop du commerce international », « rhétorique facile, très attrayante pour tous ceux qui veulent se donner des airs d’intellectuels sans avoir à prendre la peine de penser » (La mondialisation n’est pas coupable). Cette rhétorique dangereuse ne voit la mondialisation qu’à travers le prisme de la guerre économique, où les États, tels des entreprises (!), mènent une compétition à somme nulle, avec des gagnants et des perdants. Cette idée est totalement fausse et Ricardo le savait dès 1817. Certes, la théorie des avantages comparatifs souffre de certaines failles, elle manque de dynamisme et ne prend pas en compte les possibilités de montée en gamme des productions dans lesquelles on se spécialise (celles-ci ne sont pas les mêmes si on se spécialise dans l’industrie textile (Taïwan) ou la production de coton (Inde)). De nombreuses théories sont venues l’infléchir et l’enrichir. Pour autant, le commerce en augmentant l’étendue du marché favorise une division des tâches et une spécialisation toujours plus élaborée qui accroît les richesses et réduit le prix des biens (cf. la célèbre démonstration de Milton Friedman sur le crayon à papier).

Mais alors, cet accroissement des richesses ne profiterait-il qu’à un petit nombre de multinationales au détriment des pays sous-développés comme l’affirme le reportage ? En effet, en ce qui concerne les pays en voie de développement, on impute généralement leur misère à l’ouverture tous azimuts des frontières aux capitaux étrangers, étouffant par là-même le développement économique intérieur qui ne peut faire face à la compétition internationale. Un fléau qui porte le sceau « ultralibéral » du consensus de Washington. On pourrait comme Pascal Lamy – seul avis contradictoire offert par la chaîne – rappeler que les pays qui ont ouvert leur frontière ont connu ces cinquante dernières années des résultats bien meilleurs que ceux qui sont restés repliés sur eux-mêmes. On pourrait mentionner le rapport de la banque mondiale qui souligne la division par deux du nombre de personnes en situation d’extrême pauvreté depuis 1990.

Thomas Malthus

On pourrait également citer les très bons livres Why nations fail de Daron Acemoglu et James Robinson et The tyranny of experts de William Easterly qui montrent que l’échec de ces pays est avant tout institutionnel. Si les pays en développement restent englués dans une pauvreté chronique, la faute n’est pas celle de l’ouverture de l’économie sur l’extérieur, ce n’est pas celle non plus de la géographie ou de la culture. De nombreuses études tendent à montrer que la croissance du niveau de vie d’un pays équivaut à peu près à la croissance de la productivité interne de ce pays, et ne résulte pas d’une quelconque compétition internationale. De la même façon que la stagnation des salaires dans les pays occidentaux relève de facteurs internes, l’échec ou la réussite des pays en développement tient aux règles de fonctionnement de l’économie, aux incitations des individus et au respect des libertés fondamentales (droit de propriété notamment). Cela tient à ce que les institutions sont extractives, c’est-à-dire que plutôt que de favoriser l’accumulation du capital, la prise de risque et l’innovation, des « élites politiques étroites organisent la société à leur profit et aux dépens de la grande majorité des gens » en accaparant les richesses. L’exemple parfait de cette théorie est celui du Botswana qui est l’un des pays les plus riches d’Afrique : par la mise en place d’institutions « inclusives », par le droit de propriété, par la stabilité économique, il a connu une grande période de prospérité, qui ne tient pas d’ailleurs à sa découverte de ressources minières. Tout le contraire de pays comme le Sierra Leone.

Par ailleurs, il est drôle de noter que plusieurs personnes interrogées dans le reportage sur les méfaits du libre-échange ne critiquent pas tant le libre-échange en lui-même mais bien plutôt les subventions et aides (par exemple des États-Unis à l’agriculture du maïs) qui biaisent le jeu de la concurrence. Un tort que l’on peut de bonne foi difficilement imputer au capitalisme.

contrepoints 863 Arte3. Le troisième point concerne les délocalisations et le chômage de masse de nos sociétés occidentales, la faute comme toujours… au libre-échange. Pourtant il existe un grand principe libéral hérité de l’économiste français Frédéric Bastiat, à savoir qu’en économie, il y a toujours ce que l’on voit, et ce que l’on ne voit pas. Or si les fermetures d’usines et les délocalisations, toujours douloureuses, alimentent les passions et les JT, personne ne parle de ce que l’économiste et démographe Alfred Sauvy appelait le « déversement ». En effet, le libre-échange permet d’importer et de consommer des produits à un prix inférieur à celui qui eut été le sien s’il avait été produit en France. Or, ce supplément de pouvoir d’achat va pouvoir être déversé dans d’autres biens ou service dont la production va nécessiter d’employer de nouvelles personnes. L’économie est par nature en perpétuel mouvement, en perpétuel renouvellement, crée, détruit et ré-alloue les emplois et ressources, par un phénomène permanent de destruction créatrice ; le changement ne se fait jamais sans douleur ni friction (on partage la peine de cet ancien ouvrier américain de General Motors), mais il est inévitable et à long terme bénéfique. Au rythme du progrès technique et de la robotisation, il y a fort à parier que les emplois du secondaire disparaitront dans quelques décennies. L’entreprise taïwanaise Foxconn a déjà annoncé vouloir remplacer 500.000 ouvriers par des robots, Panasonic a ouvert une usine au Japon de 15 hectares où ne travaillent plus qu’une vingtaine de personnes… Il faut dès lors accompagner les travailleurs, faciliter leur reconversion et leur adaptation au nouveau contexte économique. Comme rappelé ci-dessus, la plupart des économistes sérieux (par exemple Paul Krugman pour ne pas m’enfermer dans un sectarisme libéral) démontrent que la croissance d’un pays relève quasi exclusivement de facteurs internes. La cause du chômage et des salaires stagnants est peut-être ainsi à trouver dans les réglementations liberticides, la fiscalité, les barrières au changement qu’impose l’État à ses administrés.

Les libéraux ne versent pas dans le dogmatisme forcené ; ils ne prétendent pas que le marché ou le capitalisme soient parfaits. À cet égard, certains points soulevés dans le reportage ne sont pas dépourvus d’intérêt. Mais ne jamais reconnaître au capitalisme et au libre-échange l’incroyable pacification et prospérité qu’ils ont engendrées et ne penser le commerce international que comme un jeu de puissances à somme nulle relève soit de l’obscurantisme, soit de la plus grande malhonnêteté intellectuelle.


[*] Paul Laurent est membre de Think Libéral Sciences Po.

 

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Lien direct vers Contrepoints : http://www.contrepoints.org/2014/11/01/186711-capitalisme-sur-arte-3-les-mefaits-du-libre-echange-et-de-la-mondialisation

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