Par Paul Josse, de Students for Liberty Paris. Article initialement publié sur Contrepoints

Dans le pamphlet « Baccalauréat et Socialisme », Frédéric Bastiat1 prévient l’Assemblée nationale des dangers et de la folie de faire du baccalauréat et des grades universitaires les seuls moyens d’entrer dans la vie active/professionnelle. Il propose la suppression du caractère obligatoire de ces grades et un amendement de la loi qu’il décrit dans sa lettre.

Si aujourd’hui je souhaite vous parler de ce texte majeur, c’est pour deux raisons. Premièrement il prend un réel sens sous l’éclairage de cette étude publiée sur Contrepoints par Emploi 2017, le 13 mai 2014, ainsi que de l’actualité sur la rentrée et des vacances scolaires ou encore du baccalauréat dont on va beaucoup parler aujourd’hui avec le bac de philo qui ouvre le bal des épreuves annuelles.

Dans ce pamphlet, Frédéric Bastiat passe en revue deux externalités négatives qui sont les conséquences inhérentes au monopole du baccalauréat (que nous pouvons élargir au Brevet des collèges) et des grades universitaires. S’il a été au cœur d’un combat idéologique, et notamment sur l’étendue des savoirs à posséder pour l’obtenir, le baccalauréat est devenu aujourd’hui une norme pour tous, et a participé à l’endormissement des masses. La première externalité qu’il souligne concerne le contenu des apprentissages basé sur le modèle d’une société d’esclavagistes et de pillards. L’autre, les conséquences directes et indirectes du monopole des grades sur notre liberté individuelle et finalement nos principes fondamentaux foulés aux pieds.

L’auteur définit l’enseignement comme étant la seule chose au monde qui soit progressive par nature. Puisque c’est « la transmission de génération en génération des connaissances acquises par la société ». Cependant, il constate (et nous le pouvons aussi aujourd’hui au XXIe siècle) que l’enseignement en France n’a pas subi de métamorphose fondamentale depuis des lustres : il est ancré et stationnaire, statique, à l’ensemble des connaissances assimilées au Moyen-Âge, et permettez-moi de penser, insensible aux évolutions du monde réel. Il l’explique par le simple fait que le latin,  le grec, la mythologie gréco-romaine ainsi que l’étude de ses philosophes soient des matières dont l’enseignement reste dominant dans le cursus académique et comme modèles, pour devenir un bon citoyen (matière « éducation civique »). Si au Moyen-Âge les langues vivantes n’étaient pas fixées, ou encore que l’imprimerie n’avait pas été découverte ou peu répandue, et que, la classe dominante se vantait de ne savoir lire, l’enseignement et l’apprentissage de ces matières constituaient l’unique source de savoir.

Alors interrogeons-nous. Lui au XIXe siècle et nous au XXIe. Est-il encore nécessaire de connaître ces langues mortes ? Est-il nécessaire que l’État nous infuse dans nos tendres et jeunes cerveaux une matière plus bonne à rien ? Je parle ici bien sûr des options accessibles dès la 5e en langue rare, aux philosophies qui y sont étroitement liées ou encore du fait que pour devenir professeur de français, le latin et le grec sont essentiels et, qui feront référence à un texte que je vous présenterai plus bas. Bastiat réalise une comparaison avec l’enseignement militaire de St Cyr et nous donnant peut-être une image plus concrète de sa pensée : « Que dirions-nous si, à Saint-Cyr, pour préparer la jeunesse aux sciences militaires modernes, on lui enseignait exclusivement à lancer des pierres avec la fronde ? »

Il part de la supposition – tout à fait innocente – qu’il existe ailleurs une nation qui hait et méprise le travail. Elle a d’ailleurs fondé son moyen d’existence sur le pillage et la mise en esclavage des nations voisines. Comme toute société, cette nation se fait une religion, une morale/une opinion publique, une politique conforme à son modèle (vous reconnaîtrez la cité grecque et romaine).

Cette nation, nous l’étudions, de l’école primaire à la Terminale (directement ou indirectement). L’État français imprègne sa jeunesse, « destinée au travail, à la paix, à la liberté, de sentiments et des opinions d’un peuple de brigands et d’esclaves ». Ce qu’il faut entendre, c’est que nous ne pouvons concilier de faire pénétrer dans l’âme de la jeunesse de telles idées et souhaiter un modèle sociétal de paix, de travail, de propriété ou de liberté. Pour exemple prenons un peuple qui vit du pétrole ; il est différent et ne peut ressembler aucunement à un peuple qui vit de la pêche ; qui lui-même est différent d’un autre peuple qui vit du vol du travail d’autrui. Et un peuple qui vit du vol du travail d’autrui impose toujours sa domination sur le peuple victime.

Bastiat nous propose cette critique « je veux m’arrêter qu’à ce qu’on nomme le beau côté de la république, le patriotisme [ici le patriotisme romain dont nous avons l’éloge des conquêtes]. Qu’est-ce que ce patriotisme ? La haine de l’étranger. Détruire toute civilisation, étouffer tout progrès, promener sur le monde la torche et l’épée, enchaîner des femmes, des enfants, des vieillards aux chars de triomphe, c’était la gloire, c’était là la vertu… » Les arts antiques (chants, statues, poèmes…) font d’ailleurs référence à ces atrocités. Et combien de cœurs, parmi nous, se sont remplis d’admirations à leurs récits ou à leur vue ? Combien de livres, combien d’histoires avons-nous appris sur ces sujets ? Sur les vertus de ces peuples ?

À propos des Romains : « Possesseurs d’esclaves, pouvaient-ils dire : l’homme s’appartient ? Méprisant le travail, pouvaient-ils dire : l’homme est propriétaire du produit de ses facultés ? C’eût été ériger en système le suicide collectif. » Frédéric Bastiat

Frédéric Bastiat cherche à nous démontrer que les mœurs de ces cités sont intrinsèquement liées aux philosophies qui y ont été développées. Et que nous a livré la philosophie grecque ? Elle nous a livré deux sophismes : « la société est un état hors de nature, né d’un contrat » et « la loi crée les droits » (d’où l’idée répandue mais néanmoins communiste : la loi crée la propriété). Or, qui fait la Loi ? Le législateur, le gouvernement. Qui ou que sont-ils ? Des hommes et  des femmes, comme vous et moi. Est-ce à eux de déterminer qui doit ou peut obtenir tel ou tel droit ? Mais alors que devrait être, la Loi la moins positive possible ? Elle devrait garantir et non créer nos droits naturels. Platon est l’auteur principal de ces faux raisonnements, l’architecte aux plans, destinés aux futurs « pères des nations ». Bon nombre de philosophes des lumières ont repris ces deux notions du modèle antique pour en démontrer les vertus : Fénélon, Rollin, Montesquieu, Rousseau (le plus influent de la Révolution française à n’en point douter), Mably, Mirabeau ou encore Robespierre, St-Just, etc. De même ces auteurs sont enseignés aujourd’hui, leurs écrits étudiés, analysés, par des professeurs eux-mêmes influencés par leur philosophie dite éclairée.

Or que nous dicte une philosophie qui ignorerait que le corps social est un ensemble de lois naturelles et non inventé et créé de toutes pièces ? Elle nous dicte que quiconque ignorant cela ne « fait pas de la physiologie, il fait le statuaire ; il n’observe pas, il invente ; il n’est pas savant, il est tyran ; il ne sert pas les hommes, il en dispose ; il n’étudie pas leur nature, il la change suivant le conseil de Rousseau. Il s’inspire de l’Antiquité ; il procède de Lycurge et de Platon »2. Notez que ces deux sophismes ont le « cachet » distinctif du socialisme : quiconque procède ainsi est Socialiste, Rousseauiste par sa pure et inaltérable définition : « Celui qui ose entreprendre d’instituer un peuple doit se sentir en état de changer, pour ainsi dire, la nature humaine […], d’altérer la constitution morale et physique de l’humanité… »3

Une question me vient : les livres grecs et latins peuvent-ils se tromper ? Platon a-t-il toujours visé juste  et continue-t-il de viser plus juste encore dans notre monde ? Or, Platon n’a écrit que deux livres : l’un pour signaler la perfection idéale, La République ; l’autre pour enseigner les moyens de transition, c’est le Traité des lois. Il définit très clairement que la propriété est la création de la Loi et que le législateur accorde la propriété comme bon lui semble. En un mot : le communisme. Mais un communisme repris par tous les penseurs que nous adulons aujourd’hui comme les instituteurs du peuple.

Pouvons-nous douter que l’enseignement public n’y mêle une foule d’idées fausses, d’expérimentations douteuses comme le potier manie et remanie sans cesse son argile ? Permettez-moi de penser que ce que l’éducation a mis dans l’esprit s’illustre ensuite dans les actes.

Oh les sceptiques me diront : « personne ne va chercher dans la belle antiquité, ni dans la belle philosophie des Lumières des opinions si déplorables ». Et je vous réponds, que voulez-vous en tirer qu’il y soit ?

Comment regretter un tel taux de chômage quand les philosophes qui nous sont enseignés méprisent le travail et le commerce ? Saint-Just ne condamnait-il pas le travail de cette manière : « Un métier s’accorde mal avec le véritable citoyen. La main de l’homme n’est faite que pour la terre et pour les armes. » ?

« Faites-moi maître de l’enseignement, et je me charge de changer la face du monde. » Leibnitz

Alors me direz-vous : « mais si vous n’aimez pas l’enseignement public, mettez votre enfant dans le privé ! » Ah, mais là est tout l’artifice d’une loi aussi monopolistique et liberticide.

Tout d’abord, définissons ce qu’est une personne instruite : « celui-là est le mieux instruit qui se fait l’idée la plus exacte des phénomènes et sait le mieux l’enchaînement des effets aux causes. »4 Ce qui est une qualité rare aujourd’hui en France, il faut l’admettre.

Ne vous êtes-vous jamais interrogé sur « le pourquoi du comment » est-il plus important pour l’éducation nationale que nous sachions mieux comment fut la Grèce antique, mieux réciter des formules mathématiques de Thalès et de Pythagore dès le plus jeune âge, plutôt que de comprendre les rouages de la société ? Certes, nos parents possèdent ce rôle. Mais si l’instruction publique a décidé de s’appeler « Éducation » – et les mots ont un sens – c’est, pour citer Rabaut Saint-Étienne, pour que « l’État s’empare de l’homme dès le berceau et même avant la naissance. » Soyons donc exigeants dans nos attentes. Car, il faut le reconnaître : nous sommes réduits à d’abord oublier, si nous le pouvons, ce que nous aurons appris, et ensuite apprendre ce que nous devrions savoir. De là le doute sur l’absolue et obligatoire nécessité d’une instruction publique.

Pour compléter cette réponse et tout ce que j’ai dit plus haut, vous pouvez faire une halte, là, maintenant ! Et lire ce long extrait d’un rapport de Projet de Loi de 1847, rédigé par le comité Mimerel et relatif à l’enseignement en faculté et destiné au ministre de l’Enseignement Public. Un document rare et tellement important.  Âmes sensibles s’abstenir (-18).

Le second danger que Bastiat analyse est le suivant : le Baccalauréat et les grades universitaires sont obligatoires pour avoir accès au monde professionnel. Et même pire aujourd’hui : le Brevet est nécessaire pour aller au Lycée. Si bien que l’État nous dit cela : vous disposez de la liberté d’enseignement (privé, public, à domicile, écoles spéciales) et d’apprendre ce que vous souhaitez pour mener la vie que vous voulez. Cependant pour avoir accès à un certain nombre de cursus supérieurs et à la vie active dans son intégralité, nous vous interrogerons sur les matières de notre programme. Et, si vous n’êtes pas assez fort vous pourrez oublier vos rêves de devenir médecin, avocat, magistrat, pilote, ingénieur… Il aura beau, et ses missionnaires auront beau, nous dire que nous sommes libres, cela est en tout point faux. Et votre esprit, courbé aux volontés de « l’intérêt général » du monopole étatique des grades en sera de même : faussé ET façonné.

Par l’emploi de l’Éducation publique, Robespierre voulait se mettre à faire des républicains ; Napoléon voulait faire de tous les Français des guerriers ; Frayssinous voulait plier à sa foi toutes les consciences. Des admirateurs de l’Unité. Des panthéistes, dirait Tocqueville. Au fond, il est vrai que nous sommes tous unitaires : nous pensons tous que notre avis est le plus juste et le seul qui compte vraiment. Mais nous ne sommes pas tous législateur, mais par sûreté nous le serions volontiers afin d’éviter de se voir imposer l’unité d’un autre. Le baccalauréat est cette unité : une argile dont chacun veut être le potier, car elle est un instrument du despotisme.

Mais ce monopole de l’État ne provoque pas seulement le façonnage de toutes les intelligences à son gré, il casse la concurrence sur le marché de l’offre et de la demande de l’instruction. Dans cet extrait, Bastiat suppose qu’il crée un collège :

« Avec le prix de la pension, il me faut acheter ou louer le local, pourvoir à l’alimentation des élèves et payer les professeurs. Mais à côté de mon Collège, il y a un Lycée. Il n’a pas à s’occuper du local et des professeurs. Les contribuables, moi compris, en font les frais. Il peut donc baisser le prix de la pension de manière à rendre mon entreprise impossible. Est-ce là de la liberté ? Une ressource me reste cependant ; c’est de donner une instruction si supérieure à la vôtre, tellement recherchée du public, qu’il s’adresse à moi malgré la cherté relative à laquelle vous m’avez réduit. Mais ici, je vous rencontre, et vous me dites : Enseignez ce que vous voudrez, mais, si vous vous écartez de ma routine, toutes les carrières libérales seront fermées (à cause des grades) à vos élèves. Est-ce là de la liberté ? »

Et pour reprendre le titre d’un livre de M. Friedman, La Liberté du Choix nous est ôtée. Pour ceux d’entre nous qui se souviennent : lorsqu’un élève de troisième cherche un lycée pour poursuivre sa scolarité, il est soumis à la Carte Scolaire. C’est-à-dire qu’il ne peut pas, au nom d’une prétendue « Égalité des chances et de la diversité sociale » choisir le lycée public qu’il souhaite si celui-ci n’est pas dans un secteur géographique prédéfini.

Mon propos est ici de mettre en perspective un monopole trop souvent oublié : le baccalauréat, le brevet et les grades universitaires. Un monopole dont la perversité (je suis moi-même étudiant) pousse les collégiens, les lycéens, les étudiants à tout calculer scrupuleusement sur ce qu’on doit apprendre (ou plutôt ignorer) pour obtenir à la juste limite nos grades. Moins de volonté, moins de curiosité (tout arrive déjà cuit dans nos bouches conditionnées à l’agueusie), plus d’ignorance. L’autre perversité de ce monopole est l’arrêt de l’innovation dans le secteur de l’enseignement.

 « Les socialistes croient à deux choses qui sont absolument différentes et peut-être contradictoires : la liberté et l’organisation » Élie Halévy

Ces Socialistes qui croient que système éducatif national résorbe les inégalités sociales (et pour faire référence au capital et habitus culturel de Bourdieu) se trompent de A à Z : comment peuvent-ils penser qu’une Éducation Nationale, née du contrat social, rigide et stationnaire, égalitariste et remplissant notre tête d’informations stériles à l’accomplissement de notre propre avenir, va assimiler le fossé culturel, souvent lié au milieu social des individus, et va résoudre les inégalités sociales ? Si de leur propre théorie, notre environnement social conditionne nos facultés, alors faire payer offrir à tous la même éducation publique, aussi vieille que le Moyen-Âge et dont les socles ne sont que des clichés sur nos temps modernes, méprisant le travail et le commerce, et dont nous sommes obligés de nous imbiber au nom des grades universitaires, alors oui, cela n’est qu’une parodie d’égalité, une parodie de liberté, une parodie d’éducation, une parodie de l’espérance que l’État donne aux masses populaires. Bref le nivellement par le bas, et le communisme culturel. Si ce modèle vieux de plus d’un siècle avait fait ses preuves, nous le saurions.

Est-ce qu’une instruction publique, inspirée du mépris grec du commerce, forme des citoyens favorables à l’esprit d’entreprise, à l’innovation, au goût du risque (car sans risque, il n’y a pas de liberté) sans mépris du capital et du profit ou même du « riche » ? Je vous laisse le soin de répondre.

Si nous avons perdu de nombreux secteurs clés, c’est parce que les libéraux ont perdu la bataille de l’Éducation. Les Socialistes (assumés ou non d’ailleurs car j’entends ici « constructivistes ») ont façonné un siècle et demi de jeunes esprits et par suite logique la société, à leur gré. Ce façonnage a mené à une totale perte de confiance des citoyens entre eux : 52% des Français pensent que les riches sont corrompus et les pauvres sont soupçonnés de faire peu d’efforts pour retourner à l’emploi et de « profiter du système ». (Osez me dire que ce ne sont pas des clichés !)5 Or s’ils ont cette opinion d’eux-mêmes, ils ne sont certainement pas nés avec, mais l’ont acquise, disons même apprise. Si un système éducatif brise la confiance entre citoyens, il ne renforce pas l’égalité de droit en eux, il les en éloignent et renforce les inégalités.6

Qu’on nous donne le droit de se servir les uns les autres en construisant nos propres écoles libres, à nos risques et périls. Des écoles qui inspireraient l’envie d’entreprendre, enseigneraient d’autres visions de la société, réhabiliteraient le travail technique, donneraient les codes nécessaires de la vie et le fonctionnement des institutions ou encore de l’argent, la valeur des choses et la richesse (qui n’implique en rien de disposer de millions d’euros).

De même que ces écoles offrent, comme cela se fait en Allemagne ou plus récemment au Royaume Uni, des cursus adaptés aux jeunes qui souhaitent très tôt se lancer dans une filière professionnalisante, sans qu’ils ne soient obligés d’obtenir le brevet des collèges et l’âge de 16 ans pour quitter l’école classique. Enfin, les élèves d’une école, formés aux valeurs et aux codes de leur future vie professionnelle qu’ils auront pris soin de choisir, auront, je pense, une qualité d’intégration au monde de l’entreprise supérieure à celle des élèves de l’instruction publique formés par des professeurs qui n’ont pour la plupart pas connu autre chose que « l’école. »

« La société tout entière deviendra un seul immense bureau et une seule immense usine avec égalité de travail et égalité de rétribution » Lénine, 1917

Il me semble que c’est de la définition même de la liberté mais aussi des conceptions qu’elle engendre d’où émanent ces philosophies que je rejette ici.

Je vous soumets une définition de F. A. Hayek, car c’est à la fois la plus simple et la plus complète : « Pour les grands apôtres de la liberté politique, être libre cela avait voulu dire être libre de toute coercition, de tout arbitraire exercé par autrui. Mais la nouvelle liberté consisterait à être libre de tout besoin, libre de l’obligation des circonstances qui limitent inévitablement la possibilité de choix de chacun d’entre nous.»7

Dans cette dernière interprétation la liberté est le pouvoir. Cette interprétation est aussi vieille que le socialisme. Disons même que ce sont les socialistes qui l’ont inventé. Ils estiment « non seulement que la liberté consiste, non pas uniquement dans le Droit accordé, mais dans le Pouvoir donné à l’homme d’exercer, de développer ses facultés sous l’empire de la justice et sous la sauvegarde de la loi. »8 Cette phrase est lourde de conséquences : pour être vraiment libre, l’homme doit avoir le pouvoir d’exercer, mais surtout que la société doit à chacun de ses membres « l’instruction convenable, sans laquelle l’esprit humain ne peut se déployer. » Cependant, par l’intervention de qui la société (entendez le genre humain) donnera-t-elle l’instruction, les instruments de travail, finalement le « pouvoir d’exercer », si ce n’est pas l’intervention de l’État ? Oh la voici donc cette liberté qui n’est que le pouvoir de certains de conditionner les facultés et le travail des autres.

Mais remarquez-le bien : on ne parle pas de la liberté de tous, mais de quelques-uns, qui, dans un mouvement de fausse philanthropie et de vrai égoïsme humain, se placent au-dessus de l’humanité pour imposer comme les romains en leur temps, leur modèle de liberté, et de faire (involontairement ou non) du genre humain leurs esclaves.

Or qu’est la véritable Liberté ? C’est la Liberté qui a pour étymologie poids, balance. Celle qui implique l’idée de justice, d’égalité, de propriété et de sécurité. C’est accepter que, pour obtenir la véritable Liberté, il ne s’agit que de le vouloir, le désirer. Elle est là, à nous attendre. Car il est bien inutile de se demander si la liberté est naturelle, « puisqu’on ne peut tenir aucun être en servitude sans lui faire tort »9. Nous sommes nés avec elle, que nous soyons nomade de Mongolie, ou citoyen français. Car nous avons cette passion de la défendre, de défendre nos droits qui nous semblent bien souvent plus naturels qu’écrits dans le marbre de notre législation.

  1. Frédéric Bastiat  fut économiste et pamphlétaire, élu député des Landes en 1848, il n’a de cesse de combattre le protectionnisme et le socialisme, et de promouvoir le libre-échange et les droits de l’individu. Il a été la figure centrale de l’école de Paris. Son écriture fît dire à l’un des plus grands esprits du XXe siècle, F. A. Hayek, prix Nobel d’économie de 1974 : « C’est la faculté à exprimer une idée par une fulgurance qui m’invite à utiliser le mot de génie à propos de Frédéric Bastiat »
  2. Frédéric Bastiat, Baccalauréat et socialisme.
  3. J-J Rousseau, Contrat social, Chap. VII.
  4. F. Bastiat, Baccalauréat et socialisme.
  5. Yann Algan et Pierre Cahuc,  La société de défiance. Comment le modèle social français s’autodétruit.
  6. La France est classée 53e sur 97 pays dans le sondage réalisé en 2007 par le World Values Survey sur la réponse à la question « D’une manière générale, peut-on faire confiance à la plupart des gens ou bien n’est-on jamais assez prudent quand on a affaire aux autres ? » ; avec seulement 22% de personnes interrogées faisant confiance aux autres, la France est 32e sur 34 pays de l’OCDE avec un niveau de confiance correspondant au tiers des niveaux constatés en Scandinavie. Chiffre issue du World Values Survey qui couvrait 97 pays représentant 90% de la population de la planète.
  7. F. Hayek, La route de la servitude, Chap. « La grande utopie ».
  8. L. Blanc, Organisation du travail.
  9. E. de La Boétie, Discours de la servitude volontaire.

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